Rencontre avec un natif des peuples canadiens

Cette rencontre est certainement une des plus intenses que j’ai connues depuis le début de mon tour du monde. Ce fut une rencontre avec un homme d’une telle profondeur d’âme quelle restera gravée à jamais au fond de ma mémoire de voyageur. L’histoire se passe à Vancouver à l’ouest du Canada, un après-midi de septembre 2013…

 

Une rencontre inattendue sur le port de Vancouver

Alors qu’une petite brise souffle sur le port de Vancouver en cette fin d’été, l’appareil photo en bandoulière, je m’abandonne à la découverte de la ville sur le vélo que mon hôte m’a gentiment prêté. De l’autre coté du port résonnent des voix et des rythmes de tambours qui ressemblent tout bonnement aux chants d’une tribu indienne.

Une tribu indienne en plein Vancouver?

Canoe Vancouver

Intrigué, je me laisse guider jusqu’à la grosse sphère argentée du musée Science World. Juste derrière, je tombe sur une cérémonie de réconciliation des peuples natifs canadiens chantant à pleine voix et frappant leurs pagaies sur des canoës d’une beauté artistique qui me laisse de marbre.

Une cérémonie de réconciliation? Mais qu’est-ce que cela signifie?

 

Poussé par ma curiosité, je veux en savoir plus sur cette culture qui m’intrigue depuis que je suis sur le sol canadien. J’essaye de parler aux natifs présents sur les quais mais je me heurte rapidement à un mur. Je sens la gène face à mes questions. Quelque chose se cache au fond de l’âme de ces natifs comme un secret qu’il faut que je découvre.

Canoe Vancouver

Finalement, une femme au regard sombre et profond me dirige vers un natif à la carrure de déménageur, une peau mate, un visage rond orné d’un bouc grisonnant et d’une queue de cheval.

Je me présente, souriant, pour créer le contact et tenter de lui arracher quelques mots sur ce mystère. La réponse de Michael est plutôt réservée comme je l’imaginais mais il me propose  néanmoins qu’on se revoit au soir. Il me laisse sa carte professionnelle d’artiste des premières nations avec son numéro de téléphone griffonné au dos.

Fin de journée dans le quartier historique de Gas Town, je rappelle Michael pour fixer un rendez-vous. Très occupé, il me propose de le rejoindre directement chez lui. Je ne perds pas une minute pour remonter sur mon vélo et pédaler au travers des rues vallonnées de l’ouest de Vancouver. Après une trentaine de minutes, je découvre une petite maison aux murs verts et aux boiseries blanches.

 

Le statut des natifs canadiens aujourd’hui

Michael m’ouvre gentiment la porte de son jardin, toujours avec cette froideur apparente mais un discours plutôt accueillant. Ce contraste laisse transparaître une profondeur d’âme, un magma bouillonnant au coeur de cette montage impassible.

Je m’installe dans son jardin, avec une feuille de papier et un crayon alors qu’il m’apporte un verre d’eau. Nous engageons timidement la conversation par les présentations. Je lui raconte un peu mon voyage, mon projet de blog autour du monde, de découverte et de partage des cultures.

Il se présente alors avec son prénom de natif. Michael est un prénom occidental donné par sa mère afin de faciliter son intégration dans la société canadienne. Il a été élevé par son grand-père dans une réserve indienne de la région d’Alert Bay sur l’île de Vancouver où son peuple vit depuis environ 1700 ans. Autant dire que le nouveau monde est une expression quelque peu irrespectueuse de ces peuples natifs.

carte natif canadienIl me montre alors spontanément son certificat de statut d’indien. Il me glisse alors qu’il n’existe pas en tant qu’humain ici. Il n’est qu’un numéro. Cette première phrase prononcée avec rudesse a le don de me mettre un peu mal à l’aise. Interrogé par l’existence de cette carte, je lui demande ce qu’il en pense.

Cette carte lui permet de chasser, de pêcher, de bénéficier d’une couverture médicale et de ne pas payer les taxes gouvernementales. Il me répond naturellement que c’est un comble car avant la colonisation, son peuple était libre. Il savait parfaitement gérer les ressources naturelles afin de se nourrir, se soigner et se loger.

Pour construire sa maison, il a maintenant besoin d’acheter des matériaux hors de prix alors que la nature lui donnait tout gratuitement.

A chaque fois qu’il chasse ou pêche, il récite des prières ancestrales pour remercier l’animal d’avoir donné sa vie pour nourrir sa famille. Son peuple sait écouter la nature environnante et l’utilise pour se guérir. Ils savent récolter l’écorce des arbres ou utiliser certaines plantes médicinales pour se soigner. Il n’est pas rare de finir sa vie à plus de 100 ans au sein de son peuple. La dernière personne est décédée à 105 ans, en parfaite santé.

Avec la société moderne, la nourriture est maintenant impure, polluée, industrialisée alors que dans sa culture, se nourrir des animaux et des plantes est quelque chose de naturel et profondément sacré. L’homme occidental a amené la médecine chimique, parfois dangereuse pour l’environnement et la santé.

totem

Totem à Stanley Park

Sa culture est aussi imprégnée de beaucoup de spiritualité. Je n’ai recueilli qu’une idée globale et je ne saurais en décrire la complexité mais en voici un bref aperçu.

La diversité de la nature a été inventée par le « créateur ». La mère nature est composée de 4 grandes forces: le vent / l’air qui permet de respirer, la pluie / l’eau source de vie, le ciel et les étoiles.

Les totems, composés d’animaux avec chacun des qualités bien précises, sont utilisés pour décrire les différentes personnes d’une famille et sont souvent posés devant les habitations. Il m’a gentiment décrit la signification de ce totem exposé dans le Stanley Park à Vancouver.

Le rectangle supérieur représente une sépulture, élevée vers le ciel, entourée des ailes d’un aigle, signe de spiritualité. L’ours et le loup sont signe de force.

La transmission de la langue se fait par l’écoute et l’observation. Ils n’écrivent pas leur langue tel que nous pouvons le faire avec un alphabet bien précis. Ils utilisent la représentation des animaux et de la nature pour décrire leur environnement. C’est une toute autre voie d’apprentissage et de pensée qui remet une fois encore mes croyances occidentales en doute.

 

La colonisation et assimilation des natifs canadiens

Au fil de la conversation, je sens la confiance s’installer entre nous deux ce qui laisse place à plus d’échange et de confessions.

Il prononce alors des mots que j’ai terriblement de mal à entendre concernant l’assimilation de sa culture par les colons canadiens depuis la fin des années 1800. Je sens alors sa voix se voiler et ses yeux noirs s’humidifier par le poids des années d’oppression.

Il me raconte que les enfants ont été arrachés de force à leurs familles pour être placés dans des écoles religieuses catholiques. Certains prêtres ont violé et pratiqué des attouchements sur les enfants en les menaçant de toute rébellion par des coups de ceinture ou autre forme de violence. Ils ont été forcés d’apprendre l’Anglais et d’oublier leur langue ancestrale, leur culture et leurs traditions. Un lavage de cerveau a été pratiqué afin qu’ils perdent leurs repères et rejettent leurs racines.

Les familles ont été menacées de prison si elles continuaient à pratiquer leurs danses et leurs chants ancestraux. Les masques et les vêtements ont été confisqués ou détruits. Quelques personnes ont par chance réussi à protéger une partie de sa culture en se cachant dans les habitations pour continuer à danser, à chanter, à transmettre leur langue et leur savoir.

Beaucoup de natifs vivent maintenant dans les rues des villes canadiennes. En perte de repères, beaucoup tombent dans la drogue et l’alcool ne sachant plus comment trouver leur place dans ce monde moderne.

 

Natifs canadiens Vancouver

Je prends conscience alors de toute l’absurdité du concept d’assimilation. Son peuple a été colonisé, interdit de jouir pleinement des terres et de pratiquer leurs coutumes. Ils sont maintenant obligés de cohabiter avec la culture occidentale et des lois absurdes par rapport à leur histoire. Je prends conscience de toutes les souffrances engendrées. Ces blessures ont maintenant un visage et prennent une tout autre dimension pour moi.

Je m’interroge sur les motifs qui peuvent justifier de faire souffrir les autres pour son propre intérêt? Je m’interroge sur les personnes qui ont pu assener ces violences? Je m’interroge sur l’intérêt de détruire les richesses d’une autre culture?

 

Et vous qu’en pensez-vous? Comment réagissez-vous par rapport à cela?

 

Le devoir de réconciliation des peuples natifs canadiens

Après ces paroles éprouvantes, Michael m’invite à manger chez lui et à rencontrer sa famille. Il me confie que dans sa culture, il est naturel d’accorder du temps pour son prochain. Je prends alors toute la mesure de son geste et de sa générosité.

Nous continuons la discussion à propos du futur et de l’espoir qui se crée peu à peu dans la réconciliation.

Le racisme est chose commune au Canada envers ces peuples natifs. L’incompréhension des uns et des autres rend le dialogue difficile. Les discriminations sont quotidiennes et la colère gronde dans les esprits. La frustration des natifs se manifeste en rébellion et en rejet de la société canadienne.

Pour définitivement tirer un trait sur le passé, des associations de natifs se créent partout au Canada. Le but est de réconcilier les deux cultures et de trouver une voie de paix pour le futur. Apprendre à mieux se connaître mutuellement et partager la richesse de leur culture me semble indispensable.

Le travail est en cours pour aider les natifs à être mieux acceptés et enfin libérer ces souffrances ancrées dans leur chaire et leur mémoire. Des manifestations pacifiques sont organisées pour cesser de cacher ce qui se passe et tenter de changer les mentalités.

Michael a vécu beaucoup d’épreuves et tente maintenant de partager ses racines en tant qu’artiste des premières nations. C’est un moyen pour lui de vivre dans cette société moderne tout en préservant ses origines. Il m’a montré quelques unes de ses oeuvres telles que des pagaies gravées et peintes de motifs d’animaux. Je n’ai pu qu’être impressionné par cette richesse artistique.

Notre discussion prend fin dans une embrassade fraternelle et sincère. Deux hommes de cultures totalement différentes, deux couleurs de peau mais finalement tellement proche.

Je n’oublierai jamais ce regard profond, tellement humble et plein de sagesse. Chacun de ses mots restera gravé à jamais dans ma mémoire, comme un témoignage d’une culture extraordinaire et d’un homme d’une grande humanité.

 

Michael et Cyril

Paroles de sagesse d’un natif canadien

Je finis cet article sur ces quelques mots prononcés par Michael lorsque je m’apprêtais à sortir de chez lui.

Ce temps que je t’ai donné aujourd’hui au détriment du mien, ces paroles et cette nourriture sont un cadeau précieux que je te lègue. Mon savoir est maintenant à toi et ne m’appartient plus. A toi de le partager à ton tour. Promets-moi d’apporter ton aide lorsque tu sentiras un jour une personne dans le besoin. Cela peut-être demain ou dans dix ans mais lorsque tu sentiras cela au fond de toi, fais-le…

Ce savoir ne m’appartient déjà plus. Libre à vous de partager cet article à votre tour…

A propos de l'auteur

Cyril howimettheworldJe suis Cyril, l'auteur du blog : howimettheworld.com. J'y partage mes aventures autour du monde à travers mes chansons, articles et vidéos. Tu trouveras aussi tous mes conseils pour voyager moins cher, plus proches des autres et de la planète.Voir tous les articles de Cyril howimettheworld →

  1. muriellemurielle04-10-2014

    Très bel article qui ne peut me laisser insensible. On ne pourra pas effacer le passé mais essayons de changer l’avenir pour ces peuples opprimés. J’ai les larmes aux yeux en écrivant ces lignes tant tu as su retranscrire la colère de Michael.

  2. MayaMaya04-27-2014

    Un très très bel article, très émouvant et qui pose les bonnes questions… C’est en effet dur à entendre, car cela contredit tout ce que l’on a pu nous rabacher depuis l’enfance (entre autre, la supériorité de notre civilisation), mais c’est une parole nécessaire pour ne pas oublier qu’avant notre civilisation, il y en avait d’autres, pas forcément meilleures ou pires, mais différentes. C’est cette différence qu’il faudrait chérir, au lieu de tenter de la réprimer.
    Cela a réellement du être un moment fantastique !
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    • Cyril howimettheworldCyril howimettheworld04-28-2014

      Merci pour ton commentaire Maya. Oui, cela a été une très belle rencontre. Ce genre de rencontres qui t’amène à réfléchir et changer ton point de vue sur le monde. Il n’y a pas une façon de penser unique ou meilleure mais des milliards de points de vue différents avec chacun une richesse qu’il me semble primordial de préserver et de respecter.

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